vendredi 17 juin 2011

Juste un prof.

Goya, La Maja vestida

C’était en 3e. Un prof d’espagnol un peu bizarre qui donnait l’impression de se complaire dans une équivoque qui s’ouvrait, pour nous élèves, à toutes les suppositions bien qu’il ne transgressât jamais les limites de la parole et de la bienséance. Mais le cours d’espagnol se ramenait le plus souvent à la peinture qu’il évoquait avec une ambigüité certaine ce qui nous amusait fort mais c’est ainsi qu’il nous communiqua sa passion.

Goya, Velasquez, Zurbaran n’eurent bientôt plus trop de secrets pour nous tant le professeur dans ses gestes, ses mots lents et maniérés, nous donnait à caresser les chairs bondes de la Maja desnuda, à deviner la transparence troublante d’une étoffe soyeuse et à saisir un sens là où le croyait-on, il n’y avait que des images.
 Il démontait les apparences, nous disait que dans la brillance du noir du Christ de Velasquez, il y avait surtout du rouge et du vert. Il nous donnait à voir que la peinture c’était aussi une affaire de toucher et de corps, qu’elle vivait mentalement en nous, qu’elle était tout sauf anecdotique et qu’un tableau en lui-même pouvait représenter une forme d’idéal, un condensé de l’Histoire, des angoisses ou des désirs. Qu’il pouvait atteindre à l’intensité de la meilleure littérature. Et surtout il nous apprenait à lire le monde à travers ce filtre - un monde mouvant qui passerait toujours à travers nos doigts mais dont quelques pépites resteraient accrochées comme sur un tamis, ce tableau dans lequel il y aurait toujours des merveilles à découvrir pour peu qu’on se voulût assez aventuriers pour être chercheurs d’or.

J’ai sans doute beaucoup perdu de l’espagnol qu’il m’enseigna mais ce qu’il sema n’a jamais dépéri. Au-delà de la peinture, je compris qu’il nous donnait à picorer des bribes de rêves, que ceux-ci devaient être recueillis avec soin, que les rêves devaient être entretenus. Que si on les perdait c’est toute la vie qui s’asséchait avec eux.

4 commentaires:

  1. j'ai eu un prof de français comme ça aussi, aucun souvenir de ses cours si ce n'est des souvanirs qu'il évoquait pour expliquer les oeuvres

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  2. Mais on a tous eu un ou deux (ou plus…) professeurs comme cela ! Et je suis bien certain qu'il en existe encore (d'ailleurs j'en connais). La question est : combien ?

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  3. @Gaël
    Il y en a beaucoup!
    @Didier Goux
    Combien... Est-ce la bonne question? Combien de médecins, d'écrivains, etc et, pourquoi pas, combien de marins, combien de...
    Le qualitatif est difficilement mesurable tellement il est subjectif. Mais le quantitatif l'est tout autant. Ayons la modestie de croire qu'il y a des cons partout mais aussi des gens admirables. C'est vrai qu'on préfère les cons car on se sent supérieur à eux et que l'admiration on préfère se la garder pour soi-même. le narcissisme, toujours.

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  4. Superbe souvenir ... J'aime beaucoup la peinture aussi... Des profs comme ça il y en a peu malheureusement, communiquer sa ou ses passions n'est pas donné à tout le monde... Il vous a fait le plus beau des cadeau ! J'aime cet hommage que tu lui rends. Merci. Bises

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