
Les raisons sont nombreuses pour que s’effrite le réel, à commencer par la capillarité grandissante du virtuel dans nos systèmes d’échanges symboliques ou matériels -voire l’interaction de ces registres -au point de troubler les repères qui, depuis le XVIIIe siècle, assuraient le consensus d’un débat démocratique
Mais le réel s’est déchiré, est devenu incertain : le trouble s’est accru jusque dans son envers rationnel et moral, c’est à dire la confusion entre erreur et mensonge. Et la morale brandie partout, à tout propos, par ceux-là même qui ne cessent de la transgresser devient elle-même un leurre, une injonction à refuser ce même réel au nom des contingences décrétées par quelques réseaux opaques d’intérêts bien compris et auxquels le citoyen est sommé de souscrire puisque tel est l’impératif du bien !
Inutile de rentrer ici dans le débat du détournement des bulletins de vote que l’on n’ accepte désormais qu’en tant que chambre d’enregistrement pour des décisions qui « doivent » être prises ; inutile de rappeler le matraquage médiatique qui accompagne tout cela, la fabrication d’une « opinion », la prise en charge des déviances , des rebellions et des dissidences dans une sphère d’ectoplasmes qui vident celles-ci de leur ultime charge vitale pour les réduire à des faire valoir, à des êtres dissous dans le vague spectaculaire et crépusculaire d’une consommation effrénée.
Il suffit donc de rappeler cette mise en conformité de la politique et de la morale par le simple jeu d’une démocratie retrouvée. Et pour cela s’inscrire dans une réalité qui ne soit pas, à la suite des Grecs, une « illusion de l’immédiateté » ou même, comme chez Kant et bien d’autres, figée dans la cohérence d’une vérité immanente ou procédant d’un au-delà révélé, d’où viendrait le salut.
La crise du politique est d’abord une crise du réel dans ce symptôme du doute généralisé par la profusion des flux et le brouillage qu’ils suscitent. Et dans le flou qui en résulte tous les dévoiements de sens s’ engouffrent entraînant dans leur sillage la déchéance d'une morale devenue inopérante et de toutes les règles nécessaires à la cohésion de tout groupe social et à toute structure démocratique.
Cette morale donc, si longtemps absente du « débat », et qu’on a réanimée d’urgence dans ce que la fanfare médiatique nomma « le mensonge de Peillon ». Morale pour laquelle quelques chroniqueurs mondains furent extraits de la naphtaline pour brandir son étendard. Lequel fut déniché dans quelque grenier où il ne restait que de vieilles guenilles à arborer. On sortit donc celle-ci, asséchée, usée jusqu'à la corde.
Au milieu donc de ce tissus démocratique qui s’étiolait, quelques chiens de garde du sarkozisme, en réalité de bons toutous piaffant devant un beau nosnos, nous délivrèrent alors de saisissantes leçons de morale qui ne manquèrent pas de résonner comme lorsque le chien parle au loup dans la fable de la Fontaine… jusqu’à ce que le loup, sur le point d’être convaincu, voit la faille, perçoit le piège et prend la fuite….
« - Il importe si bien, que de tous vos repas, Je ne veux en aucune sorte,Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor."
Et ce même loup hante le réel de cette société… post-démocratique( ?)… A moins , et tel est mon pari, que la démocratie, si elle est en phase d’absorption dans l'informe de la "mondialisation" et de disparition apparente, n’est nullement dans un processus d’effacement. Au contraire, on peut croire qu’elle saura se régénérer justement là, dans les pièges tendus par les chiens du sarkozisme : la morale, son dépassement nécessaire pour son existence même.
Revenons donc au « mensonge » qui, au-delà des approximations, des ambiguïtés, des non-dits, des leurres et des contre-vérités, représenterait cette faute impardonnable qui entacherait celui qui en userait. Le mensonge, tel serait ce maître mot qui d’emblée condamnerait l’adversaire dans le camp du mal pour soi-même se parer des atours de la vertu !
Comme si le mot « mensonge » ne portait pas en lui-même le reflet de son propre sens : un mensonge ! Comme si ce mensonge n’était pas aussi le versant obscur de toute vérité et que sa négation même ne procédait pas d’une même intentionnalité. De la vérité et du mensonge, les fils de l’un et de l’autre se tressent dans un même maillage si bien que celui qui s’attardera à l’analyse du réel se contentera le plus souvent de taper sur le clavier du code idéologique qu’il se sera construit. Et celui-ci, devenu une grille d’analyse unique pour tous les phénomènes, ne deviendra qu’un appareil à distribuer fatwas ou bon points selon le sens du vent.
Non, la vérité n’est jamais un calque du réel.
Elle est, au même titre que le mensonge, une fabrication de l’esprit. Mais un produit tellement plus vendable qu’on aura profit à la placer en tête de gondole dans les supermarchés de la bien pensance : c’est en contestant la morale, en la réinventant que les révolutions se sont faites, c’est en la brisant et en revendiquant ce qui étaient alors des « mensonges » qu’il y eut Galilée, Darwin ou Freud…
Alors, en politique plus qu’ailleurs, les mots sont retors : le sens collectif se construit dans l’action qui seule met en éclat cette illusion de l’illimité du virtuel qui, lui, n’a rien de moral.
Car c’est bien là le "vrai mensonge" érigé en système politique en lieu et place de la Démocratie Cet illimité qui, sur le plan de l’économie financière, nous a enfermés hier dans une bulle dont l’éclatement a engendré la crise que nous connaissons, avant qu’une autre bulle n’apparaisse demain. Croire que cet illimité et que cette bulle ne soient réductibles qu’à cette sphère et que par capillarité ou analogie elles ne puissent aussi affecter la pulsion démocratique et la régulation sociale est un leurre : Le vivant ne se satisfait d’aucune bulle.
Besoin de respiration :
« La liberté » de vivre - contre l’asservissement du sommeil et des mauvais rêves qu’on voudrait nous imposer…
Le malheur pour tous les chiens de garde vient donc de ce que l’Homme soit condamné au salut !
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