jeudi 28 mai 2009

La vérité, encore!

Valero Adami, Portrait de Walter Benjamin.
http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0611251142.html

Dans un passage de son oeuvre "La vérité en peinture", J. Derrida explore les travaux de l'artiste italien Valerio Adami.
Le point de départ réside dans cette lettre de Cézanne à Emile Bernard en 1905: "Je vous dois la vérité en peinture et je vous la dirai"
Ce "contrat de vérité", ainsi que le qualifie Derrida, fait que le tableau fait parler autre chose que sa représentation. Que le tableau déborde du cadre. Qu'il excède toute totalité. Que l'art et la politique sont inséparables.
Tel fut aussi l'obsession créatrice de Walter Benjamin:


http://fr.wikipedia.org/wiki/Walter_Benjamin

"Nos bibliothèques sont toutes pleines à craquer de livres subversifs. De ceux-là, nous vient l’inspiration. De ceux-là, nous apprenons à penser. De ceux-là, nous apprenons à douter. Mais aussi à croire. De ceux-là, nous apprenons à lire le monde, à le délier aussi. À ceux-là, nous tenons, tant ils nous tiennent en vie. Ces livres que nous lisons, que nous aimons sont tous, par essence, dans le fond comme dans la forme – par le rapport qu’ils entretiennent à la langue, enracinée dans le vivant –, subversifs.”
Walter Benjamin
Pourquoi , aujourd'hui, évoquer Walter Benjamin?
Parce que si les polices savaient lire et comprendre une oeuvre d'art, sans doute auraient-elle compris la signification d'une "Cellule invisible"...
Sans doute que, plutôt que de poursuivre Julien Coupat, auraient elles dû interdire les oeuvres de Benjamin, de Derrida, de Debord et de quelques autres qu'il eut le tort de lire en parfait honnête homme.
Parce que le pouvoir est si lâche qu'il n'ose plus s'en prendre aux auteurs mais aux lecteurs. Parce que lorsque la loi lui échappe, il émet "ses lettres de cachet"- Comme en Birmanie ,dans la même semaine, on joue de l'emprisonnement et de l'assignation en résidence pour délit d'opinion.
Regardez bien le tableau, ses frontières, regardez-le sous toutes ses coutures.
Regardez la vérité d'aujourd'hui d'une oeuvre qui dans son actualité défie l'espace comme le temps:
l e pouvoir.

lundi 25 mai 2009

Un avenir radieux.

Cy Twomby

Tiens, on ne parle plus de crise... puisqu'il faut redonner confiance pour relancer l'économie! Alors parlons-en :

1 - Les financiers véreux responsables de la crise financière sont toujours aux commandes. Après s'être servis sur les pigeons du crédit immobilier, ils se serviront désormais sur les prêts que les états leurs ont accordés.

2- Les plans de relance -qu'on les juge suffisants ou non - ont un coût élevé. Or la dette des pays occidentaux est déjà énorme (15000 milliards de dollars pour les USA). En conséquence il n'y aura d'autre solution pour ces pays que de réduire la dépense publique mais ça briserait toute relance! Reste la solution, la seule crédible: l'augmentation des impôts. D'où, selon la vulgate libérale, recul de la consommation!

3 - L'augmentation de chômage est devant nous et le recul de la consommation ne fera que l'accroître.

Alors qu'on m'explique comment "on sort de la crise" pour reprendre l'expression de certains ministres? En quoi ce simple argumentaire est-il faux?
J'attends la réponse!

En réalité le pire est devant nous mais il ne faut surtout pas le dire!
Donc on occulte, on étend un grand voile pour dissimuler la vérité.

La vérité.

Ce mot anachronique tant il a connu de lapidations de la part des cyniques et des dogmatiques de toute obédience. Ce mot qui tranche dans la sagesse du sceptique, ce mot auquel plus personne n'apporte le moindre crédit.
Or, si justement la "vérité " n'était pas ce concept qui ouvrirait la route aux utopies et nous permettrait de penser le monde pour en proposer une autre histoire?


Alain Badiou, l'un des rares philosophes qui continue à philosopher plutôt que de chanter la gloire du Prince, déclarait dans le Monde du 22 mai:

"Si Platon s'en prend aux poètes, c'est qu'il identifie activité artistique et production d'images, d'illusions, de faux-semblants. Je pense que c'est faux: l'art ne produit pas seulement des images, il crée également une dialectique de la vérité."

Ainsi, de même que la lumière peut-elle tour à tour éclairer un chemin ou éblouir en aveuglant celui qui l'emprunterait, l'image renverrait-elle, soit à l'aliénation du spectacle, soit à la création de nouvelles "hypothèses" pour imaginer l'avenir.
C'est d'ailleurs "L'hypothèse du communisme" qui est le titre du dernier ouvrage de Badiou. Il faut oser.
Comment faire l'histoire sans ce pari sur l'avenir? Parier sur le cloaque 40?

Je ne cesse d'affirmer cette relation directe du politique, de l'art et de la poésie. Ce dernier terme, parce qu'il est devenu manifestement anachronique, pour ne pas dire ringard, m'intéresse d'autant plus qu'il pose singulièrement la problématique du temps et de la "disparition" d'un genre que je pense être surtout une "occultation". Et je pense également que cette omniprésence (le Présent!) de l'art contemporain agit de la même manière contre l'art.

Histoire de spéculateurs où les pigeons vont picorer à la bourse des valeurs pourries ...

Poser la question de la vérité est essentiellement politique mais elle ne trouvera guère de réponses hors du champ de l'art et de la poésie
Lorgues, le 25 mai 2009

mercredi 20 mai 2009

Jardiner et peindre




Trop de notes qui s'amoncellent sur le quotidien, sur la politique. Mieux vaut parfois les oublier, taire les colères de voir la machine à broyer qui avance. Avant cet hiver qui sera long, autant retrouver les fleurs, les parfums, les arbres et le maniement des pinceaux, des rateaux, des peignes...


Quand le nomade s'accommode de bouts de papier à défaut d'un netbook pour y coucher ses morceaux d'errance, le peintre comme le jardinier s'enracinent dans une sédentarité telle que leur activité en vient parfois à se confondre.

L'un comme l'autre travaille la terre au plus fort de ses pigments, organise un espace qui tend sans cesse à s'échapper de celui qui le convoite ou parvient à se l'approprier.
Il faut donc, pour la réinventer, quitter parfois la route; déposer son sac, faire escale dans le cadre que l'on construit et où l'on se fabrique.


Quitter le flux de l'actualité, s'arracher à ce ruban de vie où s'accrochent les miames du quotidien, les lois volatiles, les injustices, la bétise, la médiocrité d'un peuple soumis.
"Ils ne sont grands que parce que nous sommes couchés", écrivait déjà La Boétie.

Revenir donc à l'essentiel, à ce que l'on construit, à cette recherche de la beauté et du sens.

Le tableau est un morceau de jardin. Un rectangle qu'il faut labourer de couleurs à défaut de chair et de mots, avec des teintes qui surgissent trop vite quand d'autres se fanent déjà. Et son achèvement ne tient qu'à une décision précaire comme pour rappeler que la nature est le lieu de la vie inachevée.
Une expérience de la fragilité et de l'éphémère.
Et il faudra des outils pour travailler ce petit univers si fugace qu'on l'oubliera pour d'autres aventures, d'autres saisons, d'autres regards.
Outils du peintre et du jardinier - si semblables.
Le jardin "terminé", comme la toile, exige le recul, la distance: l'oubli.

Pour ainsi pouvoir partir à l'assaut de nouveaux territoires, d'autres tableaux: le voyage.

Lorgues, le 20 mai 2009

jeudi 14 mai 2009

So shocking!


Après 3 heures de marche, à Christchurch, (so british !), je prends un bus pour Bournemouth.
Et là, surprise, voici que Miss Marple, en chair et en os – et en « gossip » - s’assoit à mon côté !
Alors que précédemment j’évoquais Agatha Christie, c’est le fantôme de cette vieille Angleterre qui, durant 30 minutes, m’aura noyé dans un tel flot narratif qu’en comparaison l’intégrale de Marcel Proust relèverait d’un Robbe-Grillet réduit à son plus strict minimalisme !
Désormais n’ignorerai-je plus rien des turpitudes supposées du chauffeur, de sa petite nièce et de son arrière grand-mère. Ni d’ailleurs de la vie tortueuse, dissolue et suspecte d’une douzaine de passagers.

Et le meilleur vint quand, m’apprêtant à quitter le bus, elle s’accrocha à mon bras et me susurra :
« Méfiez-vous, les gens sont tellement bavards ! »
British humour ?
Et en descendant, je me surprends à entendre les passagers saluer le chauffeur en le remerciant.

Cette plongée dans un autre temps vole en éclats face à une affiche DECAUX : toute l’obscénité contemporaine. Et oui, DECAUX, tellement présent partout qu’il en devient invisible… Cette multinationale de l’esthétique marchande qui s’affiche sur les murs du monde entier et qui impose dans toutes les villes ses chiottes en forme de boîte de conserve !
Mais de ce terrorisme qui souille les paysages et brise le cœur des villes bien plus que la crétinerie des tags, personne n’en parlera.
Car Monsieur DECAUX a la loi pour lui. Une loi faite plus pour l’argent que pour les gens. Mais cet argent irrigue tout le système médiatique, jusqu’à internet – et y toucher serait menacer le cœur du pouvoir. Alors, silence. On vous désignera des cibles mais, comme par hasard, jamais celle-ci : vous êtes conviés à viser toujours ailleurs -là où vous absorberez à votre insu les délices de l’univers spectaculaire- marchand !

La liberté du voyage incite à ne pas vous tromper de cible.

Mais pour en revenir à cette délicate anglaise qui, je n’en doute pas, eût pu écrire un roman en 3 jours, j’aurais aimé au long du trajet lui désigner les traces d’un monde perdu, les décombres des commerces en ruine et la faillite d’un système. Et pourquoi pas, ô shocking, esquisser de ces ruines la splendeur d’une révolution à venir… Combien me serais-je alors régalé à l’idée de ce qu’elle aurait pu raconter de cet étranger qui menaçait les joyaux de la couronne!

Oui, la menace terroriste pèse désormais sur la Grande Bretagne !

Et sans doute aurais-je conclu par un des ces proverbes pachtoun que j’affectionne tant : « Mieux vaut un bon ennemi qu’un mauvais ami ».
Bournemouth, le 14 mai 2009

mercredi 13 mai 2009

Wait and walk.


Des heures durant à arpenter une bruine imperceptible entre ciel et mer. A faire résonner, au rythme de la marche, des fragments d’idées, des souvenirs de poèmes, à traverser des plans de films, à reconstituer des tableaux. Marcher en oubliant ses jambes. Le titre d'un livre de Lanzman, je crois: "L'homme qui marchait dans sa tête".

Et des kilomètres de rêverie se déroulent dans ce film lent, aux teintes voilées, avec des perles grises de bonheur qui imprègnent la pellicule. Marcher seul, c’est un peu comme écrire …
Avec des phrases qui se tissent au bout d’une longue plage et qui ensuite débordent sur quelques parcs, puis de longues allées parsemées de bancs où le rêveur s’accorde un instant de contemplation.
Des bancs qui, comme très souvent aussi en Allemagne, sont offerts par un donateur qui y a apposé une plaque, soit en mémoire d’un disparu, soit pour adresser un clin d’œil malicieux au passant . Et chacune de ces plaques est un éclair d’humour ou de pensée, un brin de nostalgie et d’humanité qui accompagne le marcheur de son récit fragmentaire…

Plus loin, des surfeurs dérivant sur de hautes vagues échouent sur le sable, sourire bronzé, amoureux de leur corps. Après tout, d’autres, le poète par exemple, n’ont-ils pas le narcissisme du cœur – ou de l’âme ?
Puis routes et chemins se croisent dans l’apparition d’anciennes blondes toisant le monde du haut de leur 4X4 depuis qu’elles ont vu Dinasty à la télévision.
Et encore des rues, des avenues, des morceaux de ville. Et on se dit que la bruine a disparu depuis longtemps, que l’espace est argenté, qu’il se développe au fur et à mesure que les pas avancent.
Vers quoi?
Quand marcher c’est un peu aussi se nicher au creux d’une parenthèse, laisser de la place aux mots qui voudront bien s’y loger ...
Bournemouth, le 13 mai 2009

mardi 12 mai 2009

Wait and see.


Un ciel pâle et doré, semé de quelques nuages blancs traversés par la stridence des mouettes.
C’est la côte anglaise avec sa lenteur, ses falaises de craie qui s’effondrent sur la mer, la ville balnéaire où il serait vain d’attendre l’inattendu. Pourtant il faut parfois se laisser prendre au charme de ce qui est convenu, des jardins qui coulent à travers la ville, des grands hôtels « Hermitage » qui fleurent un monde ancien. Même rétif à la naphtaline, j’aime cette carte postale intemporelle qui s’accroche à la mémoire et qui me permet de décrocher parfois d'une actualité trop pesante.
C’est comme lire un roman d’Agathe Christie : on en connaît tous les codes mais, justement, on y revient toujours. Pour se lover dans une atmosphère ouateuse quels que soient les personnages et l'espace où il se meuvent, et l’intrigue ne progresse que pour nous faire immerger dans ce cadre somme toute sécurisant.

Autant dire que ceci n’est pas « my cup of tea ». Mais j’aime les ruptures, les détours, les contrastes. Quitter pour un temps les collines de garrigue et les oliviers, la chaleur sèche de la Provence pour le vert spongieux de l’Angleterre. S’étonner encore des autres couleurs de la mer et du ciel, errer dans l’immensité - et fuir l’actualité.
Un autre lieu comme ouvrir un nouveau roman.
Je lis pourtant ce matin dans la presse britannique : « Le pire de la crise est peut-être derrière nous. ». Ah, ces mêmes circonvolutions, partout ! Pas le désir de parler maintenant de ces mystifications. Et pourtant il faudra bien de nouveau dénoncer cette manipulation. Un autre jour, ailleurs.

Marcher quelques heures sur le haut des falaises avec la mer grise pour horizon.

Bournemouth, le 12 mai 2009

samedi 9 mai 2009

Géométrie de la distance

Goya: Saturne dévorant ses fils.


Le hasard veut que quelques jours après mon billet sur Debord et l'internationale Situationniste, le Monde 2 y consacre un important dossier. Avec dans l'éditorial, ce passage que j'aurais voulu écrire tellement il correspond à ce que je défends dans ces temps où nous vivons:

"Le situationisme de Guy Debord, c'est bien plus qu'une politique: un engagement esthétique, un art de vivre, une sagesse qui est aussi une folie. C'est pour cela que son nom en "isme"ne doit pas l'assimiler aux idéologies qui ont sombré avec le XXe siècle, mais le rapprocher des pensées de l'Antiquité, stoïcisme, cynisme, épicurisme... C'est en cela qu'il est crucial de le relire en cette époque où un livre, "l'insurrection qui vient", directement inspiré par l'oeuvre de Debord, peut être retenu comme une charge dans le dossier judiciaire de son auteur supposé."

Mais cette apologie est à restituer dans celle d'un enterrement posthume de première classe puisqu'il s'agit de déposer les manuscrits de Debord aux Archives Nationales. Debord aurait craché sur ce Panthéon: qui trop embrasse mal étreint. Le spectacle dévore encore toute critique.

Contre cette volonté de muséifier et d'embaumer la créativité du vivant, il convient de poursuivre la critique du situationnisme inhérente à lui-même. A son mouvement d'exclusion, à sa volonté d'effacement et surtout d'y ajouter le concept de distance qui lui fait défaut - terme à mettre en parallèle avec la distanciation brechtienne: l'une serait dans la relation à l'être quand l'autre trouverait son effet dans la pensée critique et l'esthétique. C'est sur ce concept que l'histoire du situationnisme reste à écrire, dans son écart au temps qui l'a vu naître comme dans son horizon tel qu'il se donne à concevoir au terme de l'essoufflement du capitalisme et de son corollaire spectaculaire-marchand. Imaginer les contours de cette distance à soi et au monde par rapport aux mots et à toute forme de création. Construire l'esthétique d'une politique en lieu et place de l'économique.

En sachant que cette révolution porte le seul terrorisme authentique: celui de l'art.

Cette histoire théorique, poétique -humaine- il faut non pas la poursuivre mais la réinventer. Mesurer cette distance qui nous sépare de Debord et qui refuse toute certitude. Nous ne sommes que des explorateurs.

Distance subjective avec le temps quand je lis aussi dans ce dossier du Monde 2 cet entrefilet du Monde de 1966 où il est écrit: "Il y a longtemps que le "situationnisme" est prôné par J.J Lebel, disciple dissident d'André Breton et prêtre du "happening". "
Décidément ce situationnisme que je revendique si fort, je l'aurai donc côtoyé souvent sans le savoir puisqu'un soir dans un bar face à Columbia University, sans connaître auparavant Jean-Jacques Lebel nous évoquions, des heures durant, cet art ainsi que Foucaut, Deleuze, Guattari , Burroughs qu'il enregistrait pour France Culture alors qu'ils participaient à un colloque à New York.
C'était, il y a un siècle. Et dans cette extrême jeunesse, j'ignorais tout de Lebel et de son rapport avec le situationnisme. Et le surréalisme c'était tellement une autre génération.. Juste la chaleur des idées dans l'odeur de la bière. La distance toujours, la parole qui ne baillonne pas: une présence.

L'ironie veut que la couverture de ce Monde 2 soit consacrée à Johnny Hallyday, icône franchouillarde de la société spectaculaire marchande en fin de course. Johnny qui déclare qu'après la scène, il se consacrera à l'humanitaire. On ne lui en demande pas tant! Qu'il commence déjà à payer ses impôts en France quand ce sont les français qui ont fait sa fortune.
Ah l'humanitaire!... Le spectacle de la misère ou la misère du spectacle?

Et je lis que Johnny entame sa dernière tournée en chantant "Ma gueule".
Oui, Johnny, pour une fois, d'accord avec toi: Ta gueule!



jeudi 7 mai 2009

La tour de Babel



La difficulté de dire le temps vient de l'implication de celui qui le traverse. L'historien, le journaliste ou le prophète se partagent un temps qui est celui des codes rigidifiés qu'ils élaborent en systèmes qui ignorent les flux, la non-linéralité , l'ondulatoire. Plus qu'au temps lui-même, le drame de l'homme contemporain réside dans l'aliénation à ces codes d'un temps imposé qui s'est édifié contre le rythme de l'humain. Au moins l'artiste et l'écrivain peuvent-ils se prétendre propriétaires de la construction qu'ils en donnent... Quant à son destinataire, il n'aura d'autre choix que d'absorber l'une de ces multiples Histoires du Temps.

L'espace, quant à lui, offre plus de liberté pour celui qui aspire à rester en retrait de la scène qu'il représente dans l'écrit; l'espace est imaginaire et chacun invente sa route pour en proposer une figuration ou le franchir à sa manière.

La difficulté tient à l'enchaînement des lieux et des situations qui nous convie malgré nous à des histoires, à un temps anecdotique donc.


Ecrire, revient le plus souvent à jouer de cette posture délicate qui consiste à parler de soi tout en parlant d'autre chose, à éviter au possible cet égo tapi au creux du texte le plus anodin...
Alors on croit s'en soustraire en parlant de la mer, du ciel, de la route, des êtres étrangers en se disant que l'écriture prendra son autonomie vis à vis de celui qui la conduit et que l'image ainsi proposée, par sa beauté ou son universalité, fera oublier qu'elle n'est qu'exercice de style. Mais l'écriture n'est pas un cache; à l'inverse, elle exerce cet effet de loupe qui révèle l'auteur quand bien même celui-ci s'évertue à se dissimuler.
Ce grand écart du style et de son auteur ne fait que signifier un vide, une errance sans but - tous ces ingrédients qu'on retrouve par exemple chez Le Clézio, toujours à deux doigt du génie mais à dix pas derrière le plaisir qui nous était promis. L'impression de d'une écriture lacunaire, d'une course effrénée derrière une oeuvre qui n'adviendra jamais. L'histoire d'une frustration.

Sur le mode du temps et de son rattrapage par l'ego, je ferais volontiers la même remarque pour Marguerite Duras.
Il suffit de constater combien ces deux écrivains sont déjà datés, absorbés par le buvard d'une oeuvre anémiée, faite d'impressions, d'à peu-près, d'imprécisions. Il ne reste d'elle qu'une ossature desséchée: un style.
D'où un contenu momifié, une narration réduite au rythme des dérives, des personnages vêtus de leurs seul mots pour cacher la nudité de l'âme et l'artifice des coeurs. En peu de mots, il apparaît que pour ceux-là, écrire n'est souvent qu'une impuissance à raconter.


La vérité m'oblige à admettre que j'ai aimé Duras aussi bien que Le Clézio. Mais le temps passant, je n'ai pu me défaire de l'impression d'un subterfuge, d'un enveloppement hypnotique qui me privait de ce que la littérature apporte de meilleur: un sens.

Mais ceci est personnel et mon propos n'est pas d'esquisser une quelconque critique littéraire. Non, ce qui m'intéresse plutôt, ce sont tous ces écrits qui foisonnent, en particulier sur les blogs, et qui jouent sur une touche mélodique qui berce une fiction non avouée avec l'omniprésence de l'auteur dans ce jeu du chat et de la souris.
De ce jeu, je ne m'exempte pas, bien au contraire. C'est même le privilège qu'accorde le blog et sans doute sa raison d'être. Ni écrivain, ni journaliste, ni philosophe ou poète, celui qui s'y adonne peut ainsi rompre les codes, se jouer des frontières et des genres. Et surtout n'appartenir qu'à lui-même et dans une moindre mesure à ceux qui consentent à le lire. Peut-être le blog anticipe-t-il ce moment où la presse, la littérature, l'art même, auront disparu : le roman, la poésie, le journalisme... tout cela est si récent que ça ne représente qu'une étincelle dans l'Histoire!


Peut-être se construit-il enfin cet au-delà de l'art et de la littérature qui suppose la mise en commun de la création et de sa consommation dans un espace nouveau et une autre relation au temps. Non plus sur les ruines de l'univers bourgeois, de son épopée familiale, de sa fixation névrotique à l'argent et au profit. Mais là où le style, le récit, le réel ou la fiction redeviennent le lieu d'un partage. Comme l'enfant qui entendant une histoire finit par se la raconter, se l'approprier


Tout ceci brise les valeurs, les hiérarchies. Et toute morale. Tout est à construire et à reconstruire. L'utopie est notre seul présent. Savourons là.
Reconstruisons des tours de Babel!

lundi 4 mai 2009

Peindre ou écrire?



"Le domaine de l'histoire était le mémorable, la totalité des événements dont les conséquences se manifesteraient longtemps." (...)
"Le précieux avantage que le spectacle a retiré de cette mise lors-la-loi de l'histoire, d'avoir déjà condamné toute l'histoire récente à passer à la clandestinité, et d'avoir réussi à faire oublier très généralement l'esprit historique dans la société, c'est d'abord de couvrir sa propre histoire: le mouvement même de sa propre conquête du monde. son pouvoir apparaît déjà familier, comme s'il avait depuis toujours été là. Tous les usurpateurs ont voulu faire oublier qu'ils viennent d'arriver."

Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle. (1988)

Nous en sommes là: citoyens figurant dans un porno historique - labourant tristement les images d'un désir insignifiant et vide car nous n'en sommes ni les metteurs en scène, ni les acteurs mais seulement les spectateurs réduits à incarner le désir de l'autre: Celui de Nicolas Sarkozy. Ou ailleurs, celui de Berlusconi.
Ces petits guides qui incarnent le populisme. Mais surtout ces petits valets serviles pour la mafia milliardaire.
L'un comme l'autre, ces stars porno de la politique émoustillent ce petit peuple qui n'aura que l'écran pour réalité, que le travail salarié pour faire la manche, que le commerce de l'argent comme échange.
Cette exitation haineuse est celle de ceux qui attendent de l'autre le salut pour combler leur impuissance, les mots d'exclusion pour signifier leur manque à être et qui n'ont d'autre espérance que d'achever leur vie comme spectateurs du cirque dans lequel ils sont pourtant déjà eux-mêmes condamnés à s'entretuer.
Guy Debord fut l'un des quelques dizaines - à peine - membres de l'Internationale Situationniste. Groupe inédit dans sa relation à l'art et à la politique, mouvement qui ne se fit que d'exclusions parce qu'il n'est de mouvement qui ne soit déjà en déclin dans son présent et éteint dans son avenir lumineux.
De ces quelques "historiques" de l'Internationale Situationniste, j'eus le privilège d'être ami avec l'un d'entre eux, Donald Nicholson-Smith, exclu déjà, comme le furent tous les autres jusqu'à ce qu'il n'y eût plus personne pour exclure. Rituel de la dérision. Dérision et fugurance de ceux qui dépassent le temps des s constructions quand il n'ya que la réalisation de la vie devant, invention, utopie.
Culture de la modestie plus que du secret, ce fut plusieurs mois après l'avoir côtoyé à New York que j'appris au détour d'une bibliothèque sa collaboration aux quelques numéros de "L'internationale Situationniste."

Loin du porno idéologique et de la frime, Donald était un rieur taiseux avec sa belle femme douce et sa petite fille rousse, dans les après-midi de Brooklyn. Puis près de chez moi dans le Lower East Side. Jamais nous n'avons parlé du situationnisme. Ni dans les bars, ni ailleurs. Lui l'anglais, moi le français, l'exil à New-York. Où il est resté.

Et il s'attelait à ses traductions, celles de Debord ou du dictionnaire de la Psychanalyse de Laplanche et Pontalis. Nous nous sommes revus une dernière fois, par hasard , à kennedy Airport - il y a longtemps - moi partant pour Paris, lui allant à Cannes pour une traduction de film pour le festival. Puis il traduisit Manchette, Jonquet et tant d'autres.
Un traducteur.
Toujours dans l'ombre de l'autre.
Et c'est là que réside ce mystère de celui qui était le contraire de l'affirmation de soi. Et pourtant, Donald, il en avait du coffre...

Parler de soi: comme le montre Debord, pour ne pas faire l'impasse pour l'histoire, parce que celle-ci vous prive de votre "conquête du monde": votre créativité.
Vous n'êtes ni un produit, ni une marchandise. Ne l'oubliez jamais!

Trop de médias, trop de stars - quand il suffit d'un supplément d'art.
Non pas de cet art mercantile qui se négocie comme à la bourse et qui est la propriété de Pinaut à Venise ou d'autres richissimes ailleurs... Non pas de ces artistes qui leur sont soumis, tels Damien Hirst qui leur crée des vanités en diamant ...
Au début du situationnisme, il y avait les peintres COBRA (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam) et des poètes proches du lettrisme. La politique était périphérique. C'est pour cela que je souhaite aujourd'hui cette résurgence du situationnisme pour placer le politique non plus au centre de nos socialités, mais dans ses marges... Non plus la politique comme centre - mais comme construction des tribus ouvrières, paysannes, employées ou juste rêveuses. Esclaves souvent à l'autre bout du monde. Soumises souvent à la parole. A sa toute-puissance. Au règne de la grande gueule.
Alors, je dis souvent: la poésie! La poésie comme arme.
Ou mieux, dans un effort de silence, entrer sous terre, dans le tunnel des formes et des couleurs, dans un retour à la peinture pour quelques temps...
Et demain, une Nouvelle Internationale Situationniste....?
Lorgues, le 4 mai 2009