Les traces ne s'effacent pas; elles se révèlent parfois là où elles ont été dispersées, dans le hasard et l'oubli. L'instant de sortir de la poussière quelques textes... dont celui-ci écrit en octobre 2007 . Qu'est-ce qui a changé?
Lorgues, le 13 février 2009
Ce cher Nicolas.
Nicolas, Louis… Comment ces prénoms ne résonneraient-ils pas dans l’Histoire sans désigner un régime précis, le tsarisme, la monarchie absolue, la négation de toute forme démocratique ?
Simple hasard ? Non.
L’héritage d’un prénom -comme son legs- ne tient pas du hasard mais procède autant d’une volonté familiale que d’un ancrage symbolique de celle-ci dans la chaîne du temps. C’est ainsi que le prénom va signer l’avènement d’une dynastie quand le patronyme d’un chef d’état se contente d’être la marque d’un pouvoir en démocratie.
Or ce fond dynastique omniprésent -quoique totalement occulté- permet, à l’analyse, de comprendre le caractère intrinsèquement autoritaire du pouvoir qui se met en place mais plus encore de révéler les structures de ce que pourrait être une dictature dans une société néo-démocratique avancée. Jusqu’à présent tous les régimes autoritaires s’étaient déployés dans des états sans profonde tradition démocratique et dans un fort contexte de crise identitaire. Ce n’est que donc que ce dernier aspect qui sera aujourd’hui opérationnel.
La dynastie attribue justement le prénom qui dure, qui transcende le temps et l’Histoire, qui traverse la matérialité des êtres, nie les contingences économiques comme toute forme sociale. Elle fournit l’identité. Sa réalité c’est le droit divin.
A l’inverse, le nom de famille singularise, isole le sujet dans sa condition d’homme.
Or le recul n’existe pas en histoire : aussi convient-il de s’interroger sur le pourquoi d’un tel retour symbolique au passé (nostalgie d’une Restauration ?) et sur ce qu’il entend mettre en place.
Ce fond dynastique crève pourtant l’écran. Visible, audible. Seuls les commentateurs l’ignorent. Sans doute parce qu’il révèle la « vérité » du personnage qu’il met en scène. Il crève justement l’écran parce que l’on voudrait le maintenir dans l’inconscient et que ce qui reste tapi là n’en finit plus de résonner dans l’ombre : l’homme d’abord, dans cette absolue présence qui crée paradoxalement un effet d’absence, ou d’attente déçue. Le corps nous montre qu’il triche. Et cet autre non-dit, cet indicible : « Nicolas » n’est pas un Président de la République, n’est pas un homme politique mais bien un usurpateur.
Un test d’ADN idéologique en fournirait la preuve. Absence totale d’idéologie. Nicolas, puisqu’il faut l’appeler ainsi, c’est l’apothéose du loft et du reality show, le triomphe de la gourmette et de la rolex. C’est le mauvais goût du peuple incarné dans l’exercice du pouvoir qui lui en donne l’onction. Le reality show n’a jamais été la réalité mais seulement la forme spectaculaire d’un projet de société totalitaire idéale. Une forme de pornographie sociale. La consommation avant le désir. Une utopie dans laquelle des héros règnent sur l’ennui, dans un langage minimal et vulgaire, peuple starifié, rêve d’un monde sans rêve. Le monde selon Nicolas.
Et là où l’on cherchera en vain les contours d’une politique, l’on ne trouvera que l’hyper présence personnelle. Tel sera donc le loft quotidien de Nicolas, si beau, si jeune, si moderne, si nous-mêmes. Car lui ne cesse de nous le rappeler : lui c’est nous ! Les questions qu’ils ne cessent de poser lors de ses interventions, ce sont les nôtres. Les réponses seront évidemment empreintes de ce même bon sens. Vous voyez, vos questions sont les miennes, mes réponses sont les vôtres. Bon sens et commune mesure. Asservissement du sujet à l’Autre. Enfermement totalitaire.
Ainsi nous tend-il, chair contre chair, le miroir de ce que nous sommes sommés d’être : des consommateurs.
Le Freudien en déduirait : De votre vie, il n’y aura donc que de la déjection, de la merde à votre image. Peuple, consommez et consumez-vous. Adorez le veau d’or, brûlez les livres, crachez sur la culture.
Vive Johnny !
Dès lors que le politique est en voie de dissolution, c’est le hors-champ qui fascine puisque tout n’est plus que décor et apparence. Regardez bien les apparitions de Nicolas, son apparat, son appareil ; le personnage n’est pas clos dans l’écran mais toujours en immersion dans les ors du palais, les breloques scintillantes des lustres, la marqueterie des bureaux et des fauteuils Louis XIV, ses objets personnels…Absence sidérante du corps. L’or comme prothèse.
L’Autre toujours présent dans l’écran –le journaliste, le faire-valoir, le courtisan comme prolongement de sa parole, extension de son corps- Solitude pathétique que l’écran aurait pour mission de dissimuler et qui en accentue l’effet. Ou l’affect. Ce Je qui veut être l’Autre. Cette nostalgie d’un pouvoir cannibale. Ce conflit interne du monarque chrétien et du dictateur païen qui le déchire .
Ah, ce corps ! Il faudra bien y revenir… La clé du personnage
Ainsi Nicolas incorpore-t-il la pacotille élyséenne au point d’être en osmose parfaite avec son goût pour le clinquant. Mais le discours détonne.
Face à la télévision le spectateur croit se trouver dans un film de Godard : décalage constant entre l’image (largeur des plans, décor d’un autre âge) et la bande son (une langue volontiers « jeuniste » et des propos toujours plus centrés sur l’intime que sur l’universel.) Déséquilibre inconscient mais aveuglant tant Nicolas imprègne l’image et le son. Donc exhibition obscène :Rupture du code, de la Loi . Je suis l’image et la parole. Le Grand Tout du totalitarisme. Pas de « tabou », dit-il, et qu’importe l’incompatibilité originelle, fondamentale, du verbe et de l’image. Toujours le veau d’or contre la parole. Le primitif contre le progrès, l’instinct contre la culture, l’émotion contre l’intelligence.
Ce qu’il ne cesse de signifier, c’est ce « Plus de tabou ». Eloge de la transgression, de l’origine, de l’animalité. Toujours la pulsion contre la réflexion, l’éternité d’un présent mythique face à la matérialité du temps.
Il est interdit d’interdire ?
A l’instar de tout dictateur, Nicolas apparaît donc littéralement « désaxé » par cette incompatibilité. L’homme est rongé ; il s’autodévore. Ce disfonctionnement, pathétique, n’est pas sans faire songer au Dictateur incarné par Charlot… (Encore, toujours le corps !).
Le décorum monarchique est de surcroît en porte à faux avec la vulgarité des propos. Quant aux courtisans, ils useront délibérément d un langage de charretier. Car il n’est pas facile de mettre en symbiose l’obscénité du loft et la pompe monarchique. Et c’est là que Nicolas se débat dans l’ambiguïté du monarque et du dictateur. Il se livre dans une pitoyable impudeur. A l’instar d’Ubu, le voici qui éructe, qui dit « merdre », s’agite, hérissé de tics ; il séduit et menace…
Car le roi chez Nicolas ne peut exister. Le prénom est usurpé et le parvenu sombre toujours dans le ridicule. On sait toujours plus qu’on ne croit. Force des faibles ou pulsion démocratique. Les tests ADN le diront, Nicolas n’est pas de sang royal. Comme pour tout dictateur, sa dynastie n’est qu’un devenir virtuel.. La grandeur lui étant interdite, ne lui reste que la farce. Et pour le peuple, peut-être, la tragédie. N’a-t-on pas entendu le mot « guerre » dans la bouche d’un de ses ministres ? Le fantasme de la force absolue, l’apothéose d’avant le Crépuscule des Dieux. Stupéfaction du monde, indignation, rires goguenards… Mais de cela on n’entendra peu parler.
Le corps donc. Il s’agite. El le chœur des courtisans. On y reviendra.
Le corps qui met en scène la gesticulation du personnage. D’abord dans les faits. Effets d’annonce, certes, à grands coups de trompettes ! Qu’en est-il par exemple de ce fameux « service minimum », promesse phare du Grand Populiste pour contrer les preneurs d’otage des victimes-usagers des transports ? Disparu dès la première grève. Comme si les journaux n’en avaient jamais entendu parler après s’en être faits les thuriféraires des années durant! Oui, les courtisans et d’abord le premier cercle, « la famille » pour employer le langage mafieux qu’il revendique, ces affairistes avec ce langage de voyous, partout. La trivialité d’un langage est toujours une menace latente, l’ombre de la violence physique. Toujours le « parler-vrai » du grand milieu de la thune, du show- biz, de la compassion cathodique et de la morale à dix sous.
Et le deuxième cercle, celui d’un gouvernement de figuration- ces idiots nécessaires, aurait-on dit dans un autre totalitarisme.
Et le troisième, celui des médias.
Nicolas est donc « sécurisé » ; du moins le croit-il. Immunisé face au virus démocratique ? Ainsi se constitue pourtant le paradis artificiel de Nicolas ; à l’instar de celui de Dante, après qu’il eut achevé la traversée des cercles de l’enfer.
L’enfer, la main armée de la béatitude…
La Béatrice existe aussi. Mais c’est une autre histoire.
Troisième cercle- en partie absorbé sans vergogne dans le premier : journalistes incorporés aux plus grandes instances du pouvoir, décorés, flattés. Les autres, « embedded » (=mis au lit), faisant la « couverture » de Nicolas, assignés aux basses besognes du ministère invisible mais omniprésent de la propagande.
Rappelons-nous « les damnés » de Visconti, cette fresque incestueuse et orgiaque du nazisme. Nous en sommes à cette consanguinité des cercles, à ces bacchanales de ceux qui appartiennent à l’entourage de Nicolas, à cette débauche, à ces pages people, à ses supputations d’alcôve qui courent plus encore au coin des rues que sur internet: Rachida , Cécilia, Bernard, Roselyne, et les autres, tous les autres. Fringues et casino, mari ministre et femme journaleuse et l’inverse. Vive l’orgie. La jet set. La vie est un orgasme.
Le roi, la putain, l’étrangère.
On veut amuser le peuple avec la saga de Nicolas ? On adopte donc le style show-biz mais là, grosse erreur. Le bon gros voyeur populiste se croit invité à la fête et voici qu’il comprend qu’il n’est là que pour payer le ticket d’une entrée qui lui est interdite. Mais l’électeur de Nicolas a pour vocation d’être un homme frustré.
Dupont la joie.
« Les français m’ont élu pour… » ne cesse-t-il de marteler. Mais ces français auxquels il songe ne sont nullement des citoyens, sinon un ensemble flou, une masse informe, un corps fantasmatique qu’il désire et craint tout à la fois.
Alors dans ce « paradise now » on mettra en avant la « première dame de France », son aura, son amour… Relire cette presse qui l’a ainsi construite, relèverait d’une psychanalyse collective. Mais passons. De cette orgie elle en sortira probablement épuisée et nous de même. Les mythes meurent aussi.
Donc ce jeudi 18 octobre, il faut bien l’admettre, la rupture est là. La vraie, la seule. Celle qui préfigure celle du lien social avant que ne se précise la construction à venir de ce lien inéluctable qui doit rattacher chacun de nous au chef de la nation. Car n’en doutons pas, ce jour viendra. Rupture d’autant plus honteuse qu’une fois encore l’épouse se trouve instrumentalisée, l’annonce étant programmée pour parasiter un mouvement social. L’écran ou toujours faire écran, cette constante obsession…
Geste symbolique aussi, très début de règne, calqué sur celui du divorce de Napoléon. Ainsi le « moi » césarien fera-t-il écran au peuple, à la rue, à la démocratie.
Mais César, à défaut de lauriers, portera des cornes .César devra donc se hisser plus haut sur ses talonnettes. Et pour reconquérir ce peuple qui l’a porté, Nicolas sera contraint d’en rajouter dans l’obscène et de débrider publiquement, impudiquement, la violence qui l’habite.
Deuxième phase de « l’irrésistible ascension de… »
Où il apparaîtra , qu’à l’instar de tout dictateur, Nicolas n’est ni de droite ni de gauche. Ce qui lui tient lieu de politique c’est la conquête permanente du pouvoir ; sa méthode, l’opportunisme. Qu’on se laisse aller sans complexe, sans tabou… « Jouir sans entrave ». Et si Nicolas n’était que le petit frustré de son 68 raté ?
Bien entendu on ne s’embarrassera d’aucune morale. On se revendique, on ignore la honte, on se dresse sur ses ergots. La télévision d’état met quotidiennement en scène cette fibre passionnelle, cette fusion de nature maurassienne entre le chef et la nation. Le socle idéologique est ressassé, le travail, la famille, la patrie. Et le bon petit père des peuples qui veille sur nous, qui nous sécurise.
Merci Nicolas. Ceaucescu ?
Ni à droite, ni à gauche, nous voici projetés dans les limbes politiques où l’orchestration fait office de discours. A la vacuité de celui-ci on répond par le recours constant à l’émotion, aux larmes qu’on invoque, à Rachida pleurant des heures durant à l’annonce de son ministère, à son consolateur, à cet homme qui essuie même les larmes qui n’existent pas. La caméra lacrymogène avant les gaz.
Je suis comme vous, vous êtes comme moi, vous m’avez voulu, je suis votre désir. Je suis votre incarnation, je suis Vous.
Et à défaut d’une politique, ce sera le « Je suis partout » de sinistre mémoire. Big brother is watching you. La bienveillance du tyran n’est jamais éloignée de l’odeur du sang. L’excitation est toujours présente. Ce corps, toujours, qui veut crever l’écran, toujours agité, convulsif. Cette ubiquité. Cette danse de Saint-Guy –celle des fous- à laquelle il nous convie…Le monde de Nicolas ne connaît ni rythme ni construction. Nicolas est toujours pressé, tel est l’essence de son discours. La vitesse est un contenu. Alors il court. Devant, à reculons, dans le mur… Qu’importe puisque l’important consiste à bouger, à montrer qu’on est là, qu’on fait et qu’on est l’Histoire !
Le pouvoir totalitaire se nourrit de tout ; il ignore les contradictions, la gauche, la droite, comme les riches ou les pauvres. Tout est dans tout. L’identique est la norme. Il se rêve l’astre qui aspire tous les corps dans un trou noir. Le fidèle d’aujourd’hui est le traître de demain. Opposant maintenant, tu seras à ma table un jour et qu’importe la cohérence puisqu’il s’agit toujours et encore de « faire bouger les lignes ». D’ailleurs le gouvernement fait de la figuration, les rênes du pouvoir sont tenues par Nicolas et ses hommes de l’ombre. L’objectif c’est la gloire quotidienne dans un jogging interminable et claudiquant, c’est la démesure qui ne peut se satisfaire que du « toujours plus » dans une relation du peuple qui se doit d’être adictive vis-à-vis de l’imperator. Principe de dépendance. Le peuple doit vivre et mourir avec son chef, tel est le principe des Etats délirants ou des Sectes. A Berlin comme au Guyana. Demain à Paris ?
Finalement, ce corps !
Cet homme qui court comme un canard auquel on aurait tranché la tête.
Nous inspire-t-il de la compassion ou de l’inquiétude ? Sans doute un mélange trouble des deux. Comme d’un rêve ou d’un cauchemar, l’important c’est d’en sortir pour commencer à vivre.
Qui nous réveillera ? Les députés de droite trahis, les humanistes humiliés, les hommes de gauches défaits ?
Ou plus sûrement le reste du monde …
La France devenue ce petit canard boiteux, si risible !
Car sinon ce qui s’est mis en route ne s’arrêtera pas, le rythme fou s’emballera…
Direz-vous : Je ne savais pas ?
le 20 octobre 2007