lundi 1 juin 2009

Nature morte

Un marché à Londres. La peinture murale qui dans un hasard ironique s'empare de la réalité. La voracité de l'art qui décale le réel dans un angle douloureux, énonce une autre visibilité et pousse l'étal et ses légumes dans une posture d'invisibilité.

Car ce plan est incongru; il ne figure qu'un dysfonctionnement et une mise en scène impossible quand la "nature morte" posée en équilibre sur un drapé est en rupture avec le fond qui, littéralement, l'avale. Et surtout cette image est la critique radicale de ce que fut la nature morte dans l'Histoire de l'Art.

Regard sur l'art et l'argent, sur la marchandise. Sur l'exil du sujet.

La nature morte trouve son aboutissement dans la Hollande marchande et austère du "siècle d'or". Elle expose ses discrètes allégories religieuses, ses vanités sombres mais rehaussées par les ors, le cristal et les éclats du parfait savoir faire. La peinture est alors asservie à des codes stricts, à des guildes totalitaires et s'érige comme discours du pouvoir.

L'art est soit libérateur, soit vecteur de la propagande. Rien n'a changé. Ni l'art choc, ni l'art toc, ni l'art fric. L'art de la cour et des courtisans.

Mais sur cette photo, qui n'est pas une oeuvre d'art puisque que je l'avais prise pour "l'exemple", les choses ne renvoient qu'à leur prix et à leur consommation, qu'à leur valeur d'usage et d'échange, à leur disparition. Des choses rendues à leur seule fonction organique, vitale plutôt que soumises à la religion mortifère de l'argent, quand la beauté ne cherche plus à s'inventer, quand la rue prend sa revanche sur ces musées où, le dimanche, d'immenses processions se forment pour révérer les saintes icônes dont on a oublié depuis longtemps la signification.

Il y a pourtant tellement à voir dans les rues - pour peu qu'on veuille en saisir les mises en situation, les stratégies de jeu et de détournement vers cet effacement programmé qui donne au quotidien ce charme farouche de la liberté vécue. Tellement plus à voir et à penser que dans la plupart des expositions d'art contemporain! Quant à la peinture ancienne, que signifie un musée quand des milliers d'oeuvres s'étouffent mutuellement? Qui dira la souffrance d'errer dans le labyrinthe du Louvre avec ses montées, ses descentes, ses siècles et ses genres qui se heurtent. Quel regard peut soutenir la présence de centaines de tableaux? Auriez-vous l'idée de lire 100 poèmes dans une journée?

Ce que j'ai déjà dit: on aveugle par l'art quand celui-ci est censé nous apporter la lumière...

Que le dévoiement de la démocratie pût servir de prétexte à une dictature de la médiocrité, on le savait déjà mais que la démocratie elle-même fût niée par l'émancipation qu'elle était censée promouvoir, perturbera quiconque s'acharne encore à croire que l'art se vit hors des foules et des rites, que l'art traverse au laser le politique dans une lumière impitoyable. Que l'art, exige recul et silence, loin des modes et de tout ce qui construit généralement le tumulte médiatique: le tapage et le tapinage d'une culture obligée.

Contre cette stratégie d'étouffement et cette boulimie culturelle sponsorisée, nulle doute que l'homme libre, ou l'esthète, trouvera dans le quotidien les ingrédients de son musée vivant, loin, très loin de ces cimetières muséaux où l'on vient trop souvent commémorer ceux que l'on méprisait hier. Ainsi, les oeuvres désactivées entrent-elles dans ce beau consensus de la croyance universelle, ce bon goût, cette morale amorale qui vous réduit en fidèles quand vous aviez la chance de rester rebelles.

A chacun son art! Restez face à une toile de Poussin, du Caravage et de Courbet. Mais sachez pourquoi!

Mieux vaudrait lire "Le cauchemar de Marx" de Gilles Collin qui montre combien Marx dans son analyse du capitalisme voyait juste. Mais que son rêve du socialisme ne s'est pas réalisé. Que nous sommes bien entrés dans ce cauchemar qu'il prédisait. Apocalypse now...

Et puisque l'art a pour vocation d'inventer les images du monde, merci à l'artiste qui voudra bien faire un portait fidèle de Marx mais sans barbe et à cheveux courts, sans oublier celui de Freud et de quelques autres, révisés, hors de leur image officielle. Histoire de nous faire voir aujourd'hui -ou lire - ce que nous ne voyons plus pour l'avoir trop vu hier.
Lorgues, le 1 juin 2009

3 commentaires:

  1. Voila un article bien rageur et décapant, et probablement fort pertinent (comme j'en ai eu fait, mais en ferai(s) je encore, pourquoi?). Qui veut creuser la réalité jusque LA? Qui en fera quelque chose d'utile à sa propre vie, ses propres désirs et objectifs, dans la "masse"? Donner de l'art aux cochons, que ceux qui peuvent l'agrippent, porcine...? ;-)

    post scrotum...: les "natures mortes" pas toujours si mortes, s'appellent ailleurs "still life" not so still life... :-)
    Ainsi vont à la vie à la mort...

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  2. Oui, très juste: "still life": "vie tranquille"!... l'humour - si on peut utiliser ce mot comme bouée de sauvetage - joue du paradoxe.Compaons les 2 traductions et nous avons 2 visions qui s'affrontent. Parfait!

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  3. J'aime vraiment bien l'image...

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