samedi 25 avril 2009

Notes sur le voyage


Le voyage se construit sur des mots, avec des mots et rien d’autre . Ou, pour le moins dans du désir de mots.
Lorsqu’on se déplace, ce qui est capté par le regard ce sont aussi des rêveries qui s ‘accrochent par lambeaux aux formes fuyantes des êtres et des paysages côtoyés, des fragments d'images transformés en des brassages de mots, des phrases qui tour à tour se façonnent et prennent la fuite face au voyageur qui ne cesse pourtant de les poursuivre avec cette illusion vorace de tout vouloir saisir.

On ne voyage que comme le sable s’écoulant d’un sablier, avec des sensations de mots qui s’égrènent lentement dans le temps de leur parcours; quand les secondes du voyage se conjuguent au passé ou quand elles ne sont que tension vers le futur et ivresse de la découverte. Le voyage est la rencontre d’un temps paradoxal: une expérience donc.

C’est parce qu’il n’existe qu’à la condition de remous, de contradictions, d’aléatoire, d’effacement et d’insatisfaction pour n’être que dans un présent insupportable. Car, par essence, le voyageur devrait se trouver ailleurs que là où il échoue et le voyage n’est en somme qu’une utopie qui cherche sa réalisation - celle d’une vie sublimée, à l’instar des plus belles pages de Nerval sur l’Orient, des poèmes de Cendrars ou de Valérie Larbaud et de toutes ces toiles orientalistes peintes par Delacroix ou Fromentin…

Le voyage est un ailleurs quand le réel commande « l’ici et le maintenant ».
Mais, loin d’être une fuite du monde ou de soi-même, il est surtout un rendez-vous impitoyable avec la vérité pour peu qu’on s’acharne à vouloir prendre celle-ci en filature pour tenter d’ extraire quelque parcelle de réalité à ce mot.

Et pourtant, donner du sens à la vérité?... Autant partir, partir toujours, voyager...

Dehors la tempête bat les vitres. Tout se fige et se heurte à la fois dans un ciel marécageux : le voyage devient lecture et silence. La ville se tord comme un navire à la dérive battu par les flots. Quand ce n’est plus la route qui sert de boussole au voyageur, c’est le tumulte des flots qui le domine et Ulysse doit être attaché au mât pour ne pas succomber au chant des sirènes.

Aujourd’hui ce coin d’Irlande grince comme les cordages et les bois d’un vieux gréement secoué par des nuages profonds comme des vagues terrifiantes …

Voyager est alors cette lutte contre les Dieux, cette liberté à conquérir pour se délivrer de tous les sorts jetés, de tous les charmes qui nous dévoient du chemin que l’on se fixe et du destin qu'un homme doit s'acharner à combattre pour devenir lui-même.
D’Homère en passant par Nietsche et Marx, c’est ce voyage qui nous arrache de l’animalité et de la barbarie, qui forge les idées et esquisse l’ossature d’un monde meilleur. Le rêve d’Ithaque. Ou de Pénélope. Ou de Télémaque. Ou de tout autre mot qui est la clé de ses propres espoirs : ce mot qui justement ouvre les portes de l’espace et fait que, derrière l’humanité fragile d’Ulysse, il y a toute la poésie d’Homère.

Une façon de redire ici qu’il n’y a pas de politique sans poésie, sans mouvement, sans progrès pour celui qui ne se résout ni à la destinée d’un temps immobile et d’un espace clos, ni à rester sur le port à scruter l'horizon.
Le voyage reste toujours à s'inventer.

Kenmare, le 25 avril 2009

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