La route encore : non plus comme seule métaphore de tant de possibles, mais pour ses formes particulières, ses droites, ses ellipses, ses signes.
Et surtout en ce qu’elle permet cette convergence si improbable d’une pure géométrie et de l’irruption de la nature dans laquelle elle prend forme et qu’elle nie tout à la fois. Se mettant mutuellement en scène, route et nature s’interrogent, s’inventent des complémentarités tout en s’opposant. On y retrouvera la verticalité des arbres ou des réverbères, la tonalité des soleils couchants ou de la brume, des signes qui pourraient être issus des tableaux de Klasen et que la nature ne cesse de dévorer.
La route agit tel un décor à part entière, avec ce fil dans l’espace qui le structure. Elle qui trouve son sens dans la mobilité n’est pourtant jamais aussi déconcertante que lorsqu’elle se fige dans une photographie.
La fascination qu’elle exerce alors tient peut-être au pare-brise qui le plus souvent la sépare de celui qui s’y déplace. Ce pare-brise qui en anglais se dit « windscreen », à la fois vent et écran, ou « windschield », vent et bouclier. A moins que ce ne soit l’objectif du photographe ou du cinéaste qui ne consacre cette séparation. Mais il s’avère que la route fascine pour la distance qu’elle impose - ou plutôt, la distanciation- entre celui qui l’arpente et celui qui s’en saisit.
En réalité, c’est surtout dans ses bords qu’elle se décrit : ses traces météorologiques, ses chaos ou la perfection lisse du goudron , ses ornières gorgées de pluie ou de lumière, ses fossés, ses rangées d’arbres, ses fourrés qui en accentuent le mystère, ses bordures mates de ciment, ses trottoirs…
Mais la route ne serait rien sans l’impérieuse horizontalité d’un ciel. D’un bleu immense qui la cloue dans l’espace ou bien semé de nuages pour en accuser les aspérités, les contours, les à-côtés. Le ciel a vocation de se mesurer à elle, horizontalité contre horizontalité. Qui s’imposera de l’un ou de l’autre, du réel ou de l’image ?
Route et ciel rivalisent pour traduire ces déserts où l’homme, étrangement, se sent si incongru à l’un comme à l’autre. La route n’aurait-elle d’autre destin que de figurer un vide, que de rendre accidentelle toute présence humaine?
Regardez parfois la course folle des nuages au-dessus d’une route immobile...
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